À 91 ans, le Prix Nobel de littérature Wole Soyinka n’a rien perdu de son sens du symbole. L’écrivain nigérian, premier Africain à recevoir cette distinction en 1986, a révélé, mardi, que les autorités américaines avaient révoqué son visa non-immigrant, délivré l’an dernier. Son commentaire sur l’affront est cinglant : — « Je n’ai plus de visa, je suis évidemment banni des États-Unis. Si vous voulez me voir, vous savez où me trouver », a-t-il lancé devant la presse, depuis Lagos, un sourire en coin pour désamorcer la nouvelle.
Dans une lettre datée du 23 octobre, le consulat américain l’invitait à présenter son passeport pour l’annulation physique du document. L’explication officielle est restée vague, évoquant sobrement que « des informations supplémentaires sont devenues disponibles » après la délivrance du visa. Aucune explication n’a été donnée par les autorités américaines, qui se retranchent derrière les « règles de confidentialité ».
L’Historique d’une relation fissurée
Depuis la fin des années 1980, le dramaturge et poète avait multiplié les séjours d’enseignement dans les prestigieuses universités américaines, de Harvard à Cornell en passant par Yale. Soyinka incarnait la rencontre entre l’Afrique intellectuelle et l’Amérique libérale, celle qui l’avait célébré pour son érudition et son engagement contre les dictatures.
Mais cette relation privilégiée s’est fissurée il y a près de dix ans, lorsque, en 2016, au lendemain de l’élection de Donald Trump, il avait déchiré publiquement sa carte de résident permanent (Green Card). Ce geste, hautement symbolique et qui fit le tour du monde, était une protestation contre ce qu’il appelait « le triomphe de l’intolérance ». « Je ne peux pas vivre dans un pays qui a élu un homme de cette nature », déclarait-il alors.
Ces dernières années, l’auteur des Interprètes avait multiplié les piques à l’égard de l’ex-président américain, allant jusqu’à le comparer à l’ex-dictateur ougandais Idi Amin Dada. « Je pensais lui faire un compliment », a-t-il plaisanté cette semaine. «Il se comporte comme un dictateur ; il devrait en être fier.» Une déclaration qui, selon plusieurs commentateurs nigérians, aurait pu précipiter la décision du consulat.
Plus récemment, il s’était également insurgé contre les arrestations massives d’immigrants sans papiers aux États-Unis, dénonçant la brutalité des méthodes de l’ICE (police de l’immigration) et l’indifférence à la souffrance humaine.
Une annulation sur fond de méfiance accrue
Selon plusieurs médias nigérians, Soyinka avait été convoqué en septembre pour un entretien de «réexamen» de visa, qu’il avait refusé, jugeant la procédure «étrange».
La révocation intervient dans un contexte plus large de durcissement des conditions d’entrée pour les Nigérians. En juillet, l’ambassade américaine à Abuja a notamment restreint les visas de court séjour à une seule entrée de trois mois, rompant avec les permis de plusieurs années autrefois accordés. Officiellement, Washington évoque une « politique de réciprocité ». En pratique, nombre d’observateurs y voient un signe de défiance croissante vis-à-vis du Nigeria, pourtant premier partenaire commercial africain des États-Unis.
Cette affaire, alors que les relations entre Abuja et Washington connaissent un refroidissement diplomatique discret, a fait réagir la presse nigériane. Premium Times parle d’une mesure «symptomatique de la froideur diplomatique qui s’installe ». The Guardian Nigeria souligne « l’ironie de voir un homme célébré dans les universités américaines traité avec suspicion par leurs autorités consulaires ».
Toujours alerte, Soyinka poursuit son œuvre et ses combats. Il confiait encore récemment à un journaliste qu’il travaillait à un nouveau recueil de réflexions sur la liberté, la mémoire et l’exil. « Le vrai exil, c’est quand la voix s’éteint », écrivait-il dans You Must Set Forth at Dawn.
Privé de visa ou non, l’écrivain demeure une conscience universelle. Cette interdiction administrative ne fait que renforcer l’image d’un intellectuel indomptable, fidèle à sa propre devise : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit. »
Avec Le Point

